Dracula, le personnage historique
Vlad Tepes et, avant lui son pére Vlad II
Dracul (le diable) en sont des exemples suggestifs. Envoyé en otage à la Cour
du roi Sigismond de Luxembourg en 1395, Vlad II réussit à obtenir le trône de
Valachie en 1436 seulement. Mais dès 1430 il s'était installé en
Transylvanie, à Sighisoara (Schässburg), d'oů il guettait une occasion
favorable pour s'emparer de l'héritage paternel. C'est autour de cette dernière
date qu'il faut placer la naissance de son second fils, Vlad, plus connu sous le
sobriquet de Dracula. Nous ne connaissons pas le nom de sa mère ; elle était
vraisemblablement une dame de la noblesse hongroise. Par ailleurs, du côté de
sa grand-mère paternelle, la princesse Mara, épouse de Mircea Ier (prince de
1386 à 1418), Dracula était apparenté à nombre de grandes familles de
l'aristocratie magyare.
Evincé du trône en 1442 à l'occasion d'une
guerre turco-hongroise, Vlad II Dracul fut rétabli en Valachie deux ans plus
tard. Ses deux fils mineurs Vlad, le futur Dracula, et son demi-frère cadet,
Radu, furent envoyés comme otages chez les Turcs. Ayant choisi de faire sa paix
avec les Turcs en 1477, Vlad II encourut l'ire de Jean Hunyadi qui le défit
lors d'une campagne éclair au Sud des Carpates et installa un nouveau prince
sur le trône valaque Vladislav II (décembre 1447).
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Tombe de Vlad Tepes
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Durant l'année 1448 les hostilités
entre l'Empire Ottoman et la Hongrie allèrent en s'intensifiant pour
culminer avec la sévère défaite que les Chrétiens se virent infliger
en octobre à Kosovo. Profitant de l'absence de Vladislav II, parti avec
ses troupes combattre les Turcs, Mourad II envoya un corps expéditionnaire
qui installa Dracula comme prince de Valachie. Ce premier règne ne dura
que deux mois car, chassé par Vladislav II, Dracula dut se réfugier en
Moldavie et ensuite en Hongrie. Ce fut finalement avec l'aide de Jean
Hunyadi, l'assassin de son père, que Vlad Tepes, appuyé aussi par un
parti de Bojare, occupa le trône Valaque en août 1456 lors d'une
campagne oů Vladislav II trouva la mort.
Le premier acte de politique étrangère
du nouveau prince fut la conclusion d'un traité d'alliance avec le roi de
Hongrie Ladislas le Posthume qui incluait également les Saxons de
Transylvanie. Le traité avec ces derniers, en date du 6 septembre 1456,
indique clairement les options politiques de Vlad : fidélité au roi
Ladislas, alliance avec la Hongrie et la Transylvanie contre les Turcs,
liberté de commerce en Valachie pour les Saxons, droit d'asile en
Transylvanie pour le prince ne cas de nécessitè, refoulement éventuel
des "réfugiés politiques", etc. Ce faisant, Dracula
abandonnait la politique protectionniste de son devancier en accordant la
priorité à l'alliance avec la Hongrie et avec les villes saxonnes de
Transylvanie. |
Comme prix de son alignement inconditionnel le
prince valaque entendit récupérer les fiefs transylvains d'Amlas et de Fàgàras
que Vladislav II s'était vu confisquer quelques années auparavant. Le Fàgàras
figure dans son titre dès la fin de l'année 1456, mais pas l'Amlas devenu
possession des Saxons de Hermannstadt (Sibiu).
Le long et sanglant conflit entre Vlad et les
Saxons de Sibiu et de Brasov prit ses racines dans les événements immédiatement
postérieurs à son accesion au trône. En effet, le 10 septembre 1456, Vlad
annonçait aux bourgeois de Kronstadt (Brasov) la venue d'un ambassadeur turc
lui demandant le paiement du tribut (hàràg) et le libre accès en Transylvanie
pour les troupes ottomanes à des fins de pillage. Dans l'impossibilité de
s'opposer seul à ces exigences, Dracula demanda à ses alliés de fraîche date
de lui envoyer en aide une troupe d'élite pour impressionner les Turcs et les
obliger à réduire leurs prétentions. Le prince prenait Dieu à témoin
quia.... plus de bonitate vestra et stabilitate cogitamus quam nostra. Mais les
Saxons n'ayant pas répondu à ces appels pressants, Vlad se vit forcé
d'envoyer un de ses fils en otage et de payer tribut aux Turcs. Le montant du
tribut devait atteindre la somme de dix mille ducats d'or, ce qui reflète bien
la volonté de Mahomet II de faire payer cher au voďévode roumain le prix de
la paix.
Ce geste fut ressenti par le roi hongrois
comme un acte d'hostilité à l'égard de son pays et il se considéra délié
de son serment envers Dracula. Pour leur part, les bourgeois de Brasov allaient
abriter chez eux le prétendant Dan, tandis que ceux de Sibiu installeront dans
l'Amlas, le fief de Dracula, un autre prétendant au trône valaque, le futur
prince Vlad IV, dit le Moine (1482-1495). Un troisième prétendant, Basarab (le
futur prince Basarab III, 1473-1477), se trouvait en même temps à Shighisoara
(Schässburg), toujours en Transylvanie.
Cette brusque hostilité des Saxons à
l'encontre de Vlad a été expliquée par les mesures protectionnistes que le
prince valaque prit en faveur des villes et des marchands de Valachie. Par là,
le prince roumain portait atteinte aux intérêts des marchands de Transylvanie,
principalement aux Saxons de Brasov et de Sibiu qui bénéficiaient de privilèges
douaniers pour les marchandises allant en et venant de Valachie. A la suite de
ces mesures qui seront prises également par les successeurs de Dracula, les
marchands valaques remplaceront peu à peu les Saxons comme intermédiaires dans
le commerce levantin en Valachie et en Transylvanie, processus qui durera
environ un siècle.
Fidèle au but qu'il s'était proposé, à
savoir la récupération du fief transylvain de l'Amlas, Vlad Tepes y fit une
incursion au printemps de l'année 1457 en vue de déloger le prétendant Vlad
le Moine et de punir les habitants qu'il tenait pour des sujets rebelles à leur
véritable seigneur. Cette action s'insérait dans une confrontation de plus
grande envergure qui embrassa la Transylvanie et la Hongrie tout entière. Il
s'agissait du conflit entre deux partis de la noblesse hongroise, conflit
exacerbé par la mort de Ladislas le Posthume le 23 novembre 1457. Après des
consultations mouvementées, la diète hongroise élut Mathias, fils cadet de
Jean Hunyadi, roi le 24 janvier 1458, non sans lui imposer une rigoureuse
Wahlcapitulation (contrat). Ainsi, aux termes de l'article deux, le roi était
tenu d'assurer la défense du pays à ses propres frais et avec ses propres
troupes ; il ne pouvait demander la levée des troupes de la noblesse laďque et
ecclésiastique qu'en cas d'extrême danger : cette mesure réduisait considérablement
les initiatives du nouveau roi Mathias était nommé gouverneur du pays pour
cinq ans, afin d'aider le jeune roi (il n'avait pas encore 15 ans) dans la
conduite des affaires.
Mais, très vite, Mathias Corvin se débarrassa
de la tutelle de son oncle, dont un des "péchés" aura été son zèle
immodéré pour la Croisade, action dans laquelle il désirait imiter son
illustre beau-frère, Jean Hunyadi. En moins d'un an de règne, le jeune roi
comprit qu'il était indispensable de récupérer la sainte couronne de Hongrie
qui se trouvait entre les mains de l'empereur Frédéric III. Car, sans couronne
et, par conséquent, sans couronnement, la légitimité du nouveau roi pouvait
être aisément réfutée et son autorité contestée, d'autant plus qu'une
bonne partie des magnats hongrois était favorable aux pretentions de l'empereur
à la couronne de Hongrie, craignant avec raison la domination autoritaire de
Mathias.
Face à cette menace, Mathias Corvin réagit
en renouant ou en améliorant ses relations avec Brasov et Sibiu ; puis, en août,
il pardonna aux Saxons tous les excès qu'ils avaient commis durant la guerre
des années précédentes. En clair cela signifiait pour Mathias Corvin, mais
aussi pour Vlad Tepes, l'arrêt de toute hostilité à l'égard des villes
saxonnes. Mathias lui envoya en ambassade le 10 septembre 1458 Benoît de
Boithor in certis factis nostris et magne importancie rebus, mais sans réussir
à améliorer de manière durable les relations avec le prince valaque. Ce
dernier sévit dans les années 1458-1459 contre les marchands de Brasov qui, en
dépit de l'interdiction, essayaient d'atteindre le port danubien de Bràila.
Cet événement, raconté dans les récits allemands et dans le poème de Michel
Beheim, fut accompagné d'autres mesures de représailles que les lettres du prétendant
Dan Décrivent en détail.
Sur ces entre faits, la mort du pape Calixte
III et l'élection, le 27 août 1458, d'Aneas Silvius Piccolomini sous le nom de
Pie II, donnèrent à l'idée de Croisade une nouvelle impulsion. Le nouveau
pape allait oeuvrer durant tout son pontificat à mettre sur pied une grande
campagne pour expulser d'Europe Mahomet II. Le souverain pontife considérait
Mathias Corvin comme l'un des protagonistes virtuels de la Croisade et comme le
fer de lance destiné à porter les premiers coups aux Infidèles.
Dans un premier temps, le jeune roi répondit
aux espérances du pape par des prouesses au-delà de toute attente. La rivalité
turco-hongroise pour le despotat de Serbie allait lui fournir l'occasion
d'intervenir au sud du Danube en cette même année 1458. Vers le début du mois
d'octobre, les Hongrois infligèrent une sévère défaite aux troupes ottomanes
placées sous les ordres du grand vizir Mahmoud pacha, qui venait de conquérir
plusieurs forteresses et d'inquiéter Belgrade. A la lumière des renseignements
fournis par une chronique italienne anonyme (La progenia Cassa de'Octomani, XVe
siècle) il est permis de supposer que la victoire remportée par Mathias Corvin
sur les Turcs fut précédée par une première rencontre de ces derniers avec
les Roumains, rencontre dont Dracula sortit vainqueur.
On pourrait espérer qu'à la suite de cette
éclatante victoire sur les Turcs, le jeune roi allait poursuivre les opérations
militaires en Serbie. Mais ce fut le contraire qui se produisit : le 15 octobre
1458, Mathias Corvin fit arrêter son oncle Michel Szilàgyi à Belgrade, et
l'armée hongroise fit demi-tour. Vu que Michel Szilàgyi était l'ardent
partisan d'une croisade antiottomane, il était à craindre que la décision du
roi ne sonnât le glas de cette entreprise. Car, plus que jamais, Mathias Corvin
poursuivait avec acharnement son but principal : être reconnu comme roi de
Hongrie par l'empereur Frédéric III.
Cette préoccupation constante du roi est un
facteur essentiel pour une meilleure compréhension de son attitude envers Vlad
et envers le danger turc en général. Le 17 février 1459, une importante
assemblèe de magnats hongrois élisait Frédéric III comme roi de Hongrie et
rendait public un manifeste appelant la population du pays à reconnaître cette
élection. Couronnée le 4 mars à Wiener Neustadt, Frédéric s'intitula désormais
roi de Hongrie et ses descendants réussirent à s'emparer, en 1527, du trône
hongrois pour quatre siècles.
Pour le moment la guerre civile reprit en
Hongrie, au grand mécontentement de Pie II qui voyait compromis ses efforts en
vue d'organiser une grande assemblée à Mantoue et qui réitéra donc ses
appels à la paix et en faveur de la Croisade. Lors de l'ouverture des travaux
du congrès de Mantoue, le 26 septembre 1459, le pape fit le bilan des succès
des Turcs, "peuple assoiffé de notre sang qui, aprés avoir soumis la Grèce,
a déjà l'épée placée sur le flanc de la Hongrie". Bien que la diète
se fût achevée par l'adoption d'une décision unanime de continuer la guerre
contre les Ottomans, la position de Venise, aussi bien que celle de la délégation
impériale, empêcha que l'on passât aux actes. Néanmoins, le 14 janvier 1460,
Pie II donna lecture de la bulle annonçant la Croisade.
On peut mettre en relation les travaux de la
diète de Mantoue et la décision du voďévode Vlad de cesser le paiement du
tribut aux Turcs en cette même année 1460. Le prince s'employa aussi à briser
l'opposition des bojare du parti pro-turc par quelques exécutions et le
remaniement du conseil princier, mais le nombre des victimes n'a jamais pu
atteindre les cinq cents personnes dont parle Michel Beheim. L'imminence de la
croisade ne faisait plus de doute et Pie II redoubla d'efforts pour obtenir la
conclusion de la paix entre Frédéric III, promu au rang de commandant général
des troupes chrétiennes, et Mathias Corvin. A ce dernier le pape offrit, dès
le 20 février 1460, 40 000 ducats en cas de guerre avec les Turcs, à condition
de ne conclure avec Mahomet II aucune paix séparée.
Mais Mathias Corvin ne désirait pas s'engager
contre les Turcs comme le souhaitaient le pape et Dracula. On peut croire donc
qu'il ait toléré que le prince Dan, un cousin du voďévode roumain, tente de
s'emparer du trône de Valachie. Ce prétendant proclamait partout à cor et à
cri l'aide que le roi et les villes saxonnes, surtout celle de Brasov, lui
accordaient sans réserve. Son expédition eut lieu aux alentours de Pâques (13
avril cette année) : en effet, le 22 juin, un certain Blasius annonçait de
Pest aux bourgeois de Bartfa (Bardejov, en tchécoslovaquie) la défaite et la décapitation
de Dan par Dracula et les sévices du vainqueur à l'encontre des partisans du défunt.
L'expédition de représailles de Dracula
contre la ville de Brasov survint au mois de mai de la même année. Le voďévode
avait retenu une grande ambassade des Saxons (cinquante-cinq personnes en tout)
pendant environ cinq semaines, afin de se ménager l'effet de la surprise. A
cette occasion furent brûlés les faubourgs de Brasov, l'église Saint-Barthélemy,
furent attaqués Codlea (Zeiding) et vraisemblablement Bod (Beckendorf) et
eurent lieu des empalements près de la chapelle Saint-Jacques à Brasov que décrivent
les récits allemands. Une autre campagne du voďévode valaque se place le 24
août 1460 : elle était dirigée, cette fois, contre les habitants rebelles des
fiefs transylvains d'Amlas et de Fàgàras.
Devant cette réplique énergique, les Saxons
transylvains se virent contraints d'entamer des négociations et un armistice
fut conclu vers le 6 septembre. Bien que nous manquions de documents sur la
suite des négociations, il semble qu'après cette date -automne 1460- il n'y
eut plus de conflits armés entre Dracula et les villes saxonnes de
Transylvanie. Cela signifie pas pour autant que les anciens ressentiments
fussent oubliés.
La trêve de Dracula avec les Saxons suivit la
prolongation de l'armistice entre Frédéric III et Mathias Corvin jusqu'en février
1461. A l'expiration de cet armistice, la pression hongroise et autrichienne sur
l'armée impériale obligea le Habsbourg à ouvrir des négociations. Au début
de l'année 1462, l'évêque Jean Vitéz se rendit à Graz oů il rencontra le légat
pontifical Jérôme Landus, évêque de Crète et réussit à élaborer avec Frédéric
un projet de traité. Les six points prévoyaient notamment : l'octroi du titre
de "roi de Hongrie" à l'empereur ; celui-ci adopterait Mathias comme
fils et ce dernier prendrait l'empereur comme père ; ils seraient dorénavant
liés par une alliance contre tout ennemi à l'exception du pape ; comme preuve
de ses intentions paternelles, Frédéric rendrait à Mathias la couronne
hongroise ; si le roi Mathias mourait sans héritiers légitimes, la couronne
reviendrait à l'empereur et à ses descendants. Les deux autres points de
l'accord avaient trait à l'amnistie générale accordée par les deux parties
et au sort de plusieurs villes frontalières occupées par les troupes impériales.
C'était là le texte officiel de la
convention, destiné à être rendu public. Mais trois clauses au moins devaient
rester secrètes : le roi Mathias s'obligeait à payer à l'empereur 80 000
ducats d'or pour prix de la couronne ; il devait également renoncer à
l'alliance avec l'archiduc Albert d'Autriche, le frére de Frédéric III, et,
chose encore plus grave pour sa dynastie, il s'engageait à ne pas se remarier.
En dépit de leur extrême dureté, les
conditions de paix furent acceptées par Mathias, décidé qu'il était à récupérer
sa couronne. Afin de lever l'importance somme qu'exigeait l'empereur, le roi de
Hongrie convoqua la diète à Bude pour le 10 mai 1462.
Tandis que Mathias Corvin guerroyait ou menait
des tractations avec le Habsbourg, Mahomet II confirmait les pires craintes du
pape. Après avoir occupé la Serbie (1458-1459) et la Morée (1460), le Sultan
se consacra, durant l'année 1461, aux affaires d'Asie, mettant fin à l'empire
des Grands Commènes de Trébizonde et à l'Etat turc de Sinope. Il laissait
ainsi le front du Danube presque dégarni de troupes, mais, chose paradoxale,
les Hongrois ne profitèrent pas de la situation, alimentant ainsi les bruits
qui couraient au sujet d'une paix secrète conclue avec les Turcs en 1461.
Toutefois les calculs de Mathias furent
contrecarrés par les hostilités que Vlad Tepes entreprit contre les Ottomans
au début de l'année 1462. Ces hostilités furent précédées par des
manoeuvres diplomatiques pour convaincre Vlad d'abandonner les Hongrois et de
renoncer au mariage qu'il projetait avec une proche parente du roi Mathias.
Toutes les sources contemporaines s'accordent, de plus, à considérer que les
Turcs essayèrent une ruse pour capturer Dracula. Le résultat fut le contraire
de celui qui était escompté, et le prince valaque fit empaler les deux envoyés
Ottomans, Hamza bey de Vidin et le grec Thomas Catabolènos, secrétaire du
Sultan, sur des pals plus hauts que la moyenne.