L'antre des vampires

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  • Dracula, le personnage historique

    La riposte du voďévode roumain fut un raid dévastateur, effectué en plein hiver avec une traversée du Danube, gelé de Vidin à l'embouchure, sur un front d'environ mille kilomètres. Vlad s'attaqua surtout aux villes et villages bulgares ou turcs, détruisant systématiquement tous les gués, tuant ou ramenant sur la rive gauche du fleuve des milliers de chrétiens. Rendant compte de tout cela au roi de Hongrie, Vlad y ajouta le bilan de cette sanglante aventure : 23 883 morts "sans compter ceux qui ont été brûlés vifs dans leurs maisons ou dont les têtes n'ont pas été présentées à nos fichiers".

    Afin d'obtenir plus facilement l'assistance de Mathias, le prince valaque avait épargné le gué de Vidin : c'était choisir à l'avance le terrain de la confrontation, à 200 kilomètres à l'est de Belgrade et près des voies d'accès menant au Banat et en Transylvanie.

    Dans sa lettre Vlad avait demandé au roi de Hongrie de lui fournir de l'aide avant la Sainte-Grégoire (12 mars). Or, eût-il voulu le faire, Mathias ne pouvait accéder à cette demande : il venait de convoquer la diète à Bude pour le 10 mai afin d'obtenir l'argent nécessaire au rachat de la couronne. Après avoir acquis le soutien des villes, de la noblesse et du clergé pour cette affaire, le roi envoya en mai un ambassadeur au pape afin de demander à nouveau les subsides promis. Par ailleurs, il venait de faire la paix avec Jan Giskra de Brandys, le terrible condottiere tchèque, auquel le roi s'engagea à payer 40 000 florins d'or, tout en lui cédant plusieurs châteaux forts.

    Sur ces entrefaites, Mahomet II il avait fait ses préparatifs en vue d'une grande campagne. L'armée (forte de 60 000 hommes, c'était la plus importante depuis celle qui avait permis la prise de Constantinople) et la flotte se réunirent de mars à avril 1462. On apprit à Bude que le Grand Turc s'était mis en marche de Stamboul, trois jours après la Saint-Georges (26 avril), pour "détruire le Valaque" ; trois cents navires devaient faciliter le passage des troupes de Vidin. Pour ce qui est de Vlad, la même source affirme que, après avoir mis en sécurité suxu a monti les femmes et les enfants, il avait appelé sous les armes tous les hommes valides à partir de l'âge de douze ans. A la tête d'une armée estimée de 30 000 hommes, il se préparait à affronter le vainqueur de Constantinople et montait la garde sur le Danube. Cependant, l'avance de la flotte turque dans la mer Noire le contraignit à dépêcher un corps de sept mille hommes pour défendre la forteresse de Kilia, menacée aussi par le prince de Moldavie Etienne, son ancien protégé.

    Mathias Corvin avait promis de se mettre en marche aussitôt la diète close. Mais il faut préciser en se faveur que la menace turque semblait dirigée, au moins en partie, contre Belgrade, car Mahomet II n'avait pas oublié la défaite subie en 1456 devant cette "clef" du royaume de Hongrie. A cela s'ajoutait le manque chronique d'argent qui risquait de paralyser les actions du roi. Les rapports de l'ambassadeur vénitien Pierre de Tommasi sont très clairs à ce sujet. Les grands seigneurs hongrois partageaient cette opinion, disait encore l'ambassadeur, en déplorant que le roi n'eût reçu plus tôt l'argent réuni en vue de la Croisade, car le sultan aurait fait des propositions de paix au roi que ce dernier avait refusée, espérant l'aide des puissances chrétiennes. Et l'ambassadeur de reprendre ce qu'il avait déjà écrit : il lui semblait que les nobles hongrois, "poussés au désespoir par la nécessité" (oů ils se trouvent) étaient prêts à avoir recours à un subterfuge (scapucio) "entraînant la ruine de tous les chrétiens".

    Ces affirmations, pourtant fort précises, n'ont pas été prises en considération jusqu'à ce jour dans le problème qui nous intéresse. Elles éclairent pourtant d'un jour nouveau l'atmosphère de la cour de Bude, déchirée par des tendances contradictoires mais unanime sur un point : tant que le roi Mathias n'aurait été couronné, son autorité se trouverait toujours remise en question. Et, il faut bien le reconnaître, c'était là la voix de la raison.

    Le mois de juin 1462 allait être décisif pour la poursuite de cette croisade tardive. L'armée turque réussit, malgré des pertes insignes, à forcer le Danube le 4 juin. Au bout de deux semaines de harcellements, Vlad attaqua par surprise dans la nuit du 17 au 18 juin, le camp turc : il infligea de lourdes pertes aux Ottomans, mais sans parvenir à tuer Mahomet II comme il s'était proposé.

    Après cette confrontation, l'armée turque arriva devant Târgoviste, la capitale du pays, mais là elle fut prise sous le feu nourri des canons qui défendaient la place. Mahomet II ne s'arrêta pas pour assiéger la ville et continua sa progression vers l'est. N'ayant pas réussi à capturer le prince roumain ni à détruire son armée, le sultan sonna la retraite et, au début du mois de juillet, regagnait Istanbul. Quant à la flotte, elle avait été vaincue devant Kilia que défendait, depuis 1448, une garnison hongroise.

    Cette invasion du pays avait été rendue, en partie, possible par les sympathies que les Turcs y avaient trouvées : des éléments de la noblesse roumaine en opposition à Vlad avaient aidé les envahisseurs. Ceux-ci avaient même bénéficié de l'appui du frère du voďévode, Radu le Bel, que Mahomet II, en se retirant, laissa avec un corps d'armée turque à Bràila.

    Sur ces entrefaits, le roi de Hongrie continuait d'attendre les subsides de Venise et du pape pour se mettre en marche contre les turcs. Les nouvelles de Valachie -retraite de l'armée par son propre frère et qui se trouvait en butte à l'hostilité du voďévode Etienne de Moldavie ainsi qu'à celle des Saxons de Transylvanie- n'étaient pas de nature à hâter l'intervention de Mathias Corvin. Son départ de Bude eut lieu à la fin du mois de juillet, mais le roi arriva en Transylvanie seulement en septembre : peu avant le 30 il atteignit Sibiu. Cette lenteur calculée lui permit de rassembler des informations importantes et de décider, en connaissance de cause, du cours à donner à sa campagne.

    Durant son long séjour à Sibiu (septembre-octobre) et à Brasov (novembre et une partie de décembre 1462), le roi de Hongrie fut informé par les bourgeois saxons de leur situation : les différentes mesures prises par Dracula à leur encontre et la fermeture de la route nui au royaume tout entier, mais la présence, depuis juillet 1462, à Bràila, du prince Radu le Bel, semble avoir permis la réouverture de cette voie de commerce. En conséquence, les bourgeois saxons, les Szeklers et une bonne partie de la noblesse transylvaine avaient, bien avant l'arrivée du roi de Hongrie à Sibiu et Brasov, embrassé le parti de Radu.

    Cette décision des Transylvains revêtait un poids autrement important lorsqu'il s'agissait de la contribution pécuniaire destinée au rachat de la couronne hongroise. L'alternative qui se présentait à Mathias était néanmoins délicate : d'un côté, les puissances chrétiennes lui avaient avancé des sommes importantes pour attaquer Mahomet II, qui, de son côté, appréhendait une attaque hongroise en Serbie et en Grèce, de l'autre, les villes saxonnes et la noblesse transylvaine ne manifestaient aucun enthousiasme pour attaquer les Turcs et venir en aide à Dracula, avec lequel elles avaient un contentieux très chargé. Le soutien de cette riche province, dont les revenus représentaient duo terci di questo regno il meglio selon l'ambassadeur vénitien, était vital pour le roi Mathias. Même si, au début, le jeune roi (il n'avait pas encore vingt ans) avait été séduit par l'idée d'une croisade, à son arrivée à Sibiu et à Brasov, ses intentions changérent entièrement. Il est vraisemblable que le récit que les Saxons lui firent des représailles subies de la part du prince valaque, à l'aide d'un texte écrit, semble-t-il, représailles pour lesquelles ils demandaient réparation, a dû impressionner la sensibilité du roi.

    Ces récits, vrais ou faux, poussèrent Mathias Corvin lors de sa rencontre avec Vlad, à adopter une attitude franchement hostile envers ce dernier et à le jeter en prison.

    Officiellement, l'arrestation de Dracula serait due aux lettres qu'il aurait adressées au sultan Mahomet II, Mahmoud pacha et ad Thoenone dominum (probablement Etienne, prince de Moldavie), dans lesquelles le voďévode valaque se serait engagé à trahir le roi de Hongrie et à le livrer aux Turcs pour obtenir le pardon de ces derniers.

    Les historiens roumains ont généralement considéré cette pièce comme un faux fabriqué par les Saxons de Transylvanie afin d'emporter la décision du roi de lâcher Dracula, auquel on colla l'épithète infamante de traîte. Toujours est-il que le roi se chargea d'éliminer le prince valaque pour un temps de la vie politique.

    Cette capture de Vlad donna lieu, dès janvier 1463, à des explications dont Mathias Corvin chargea ses ambassadeurs auprès de Venise et auprès du pape. La tâche délicate d'exposer le point de vue hongrois aux deux puissances incomba à l'évêque de Csànad qui présenta, à l'appui de ses dires, les textes contenant les preuves de la "trahison" et les "inhumaines cruautés" de Dracula.

    Dans la réponse qu'elle lui fit le 15 janvier 1463, Venise semble avoir accepté les explications de Mathias : en effet, elle attendait toujours le retour de son ambassadeur de Hongrie et, de plus, elle ne pouvait se permettre une enquête trop poussée car la guerre de la Sérénissime avec les Ottomans était sur le point d'éclater.

    Pie II, à son tour, accepta lui aussi les explications de l'ambassadeur hongrois tout en demandant, par ailleurs, à son légat Nicolas de Modrůs (Modrussa), de se rendre à Bude et de prendre des renseignements directement de la bouche du roi de Hongrie.

    Rassuré de ce côté, Mathias Corvin put se consacrer à son but principal qui était, plus que jamais, le rachat de la couronne et la conclusion d'un traité avec Frédéric III. Une délégation hongroise forte de 3 000 cavaliers se présenta à la mi-juin à Wiener Neustadt, en apportant les 80 000 ducats nécessaires à la transaction. Le traité fut conclu le 19 juillet 1463, l'argent versé cinq jours plus tard et la couronne apportée à Bude en grande pompe dans le courant du mois d'août.

    Mathias Corvin fut couronné roi de Hongrie le 29 mars 1464 après une campagne victorieuse en Bosnie. Mais la joie du couronnement passée, de nouveaux soucis vinrent assaillir le jeune roi : la reconquête de la Bosnie par Mahomet II et la mort de Pie II. En mourant, le 15 août 1464, le pape avait enjoint aux Cardinaux de poursuivre la croisade et d'envoyer au roi de Hongrie les 40 000 ducats promis pour cette année là. Ce dernier reçut la somme, mais la croisade fut abandonnée. Et, à la suite de la réoccupation turque de la Bosnie, le nouveau pape Paul II (le Vénitien Pierre Bardo) reprocha, dès 1465, au souverain hongrois, d'avoir utilisé dans son propre intérêt l'argent destiné à la croisade. Ces accusations rejoignaient tant celles de Frédéric III que celles de la Sérénissime qui n'avaient pas tardé à voir clair dans le jeu du roi de Hongrie.

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