Dracula, le personnage historique
En tout cas, pendant dix ans, Mathias Corvin
ne prit aucune intiative vis-à-vis du Grand Turc. Ce n'est qu'en 1475 qu'il
entendit se consacrer de nouveau aux problèmes Ottomans : dans ce but, il
convoqua la diète hongroise à Bude, le 24 avril, pour faire lever un impôt
d'un florin d'or par foyer, afin de reprendre la lutte contre les Turcs. Il
demanda également des subsides au pape Sixt IV et à Venise, s'assura
l'alliance des bourgeois de Sibiu en leur confirmant les privilèges de commerce
et, avec la même intention, fit des donations à ceux de Bistrita, dans le nord
de la Transylvanie.
De son côté, Mahomet II choisi la même année
pour attaquer et conquérir, en juin, les colonies italiennes de Crimée,
notamment Caffa, Tana et Théodoro-Mangoup, principauté alliée à la Moldavie.
Mais, fait plus grave encore et de portée incalculable, la suzeraineté de la
Porte s'étendit sur le Khanat tatar de Crimée, appelé à devenir un allié
terriblement efficace de la politique Ottomane en Europe orientale. Cette
manoeuvre d'encerclement obligea Etienne le Grand, le prince de Moldavie, à
conclure avec Mathias Corvin, le 12 juillet 1475, un traité d'alliance dirigé
contre les Turcs. Le prince moldave jurait fidélité à la couronne hongroise
et s'engageait à venir en aide au roi contre quiconque, à l'exception du roi
de Pologne.
Restait encore à entraîner la Valachie dans
l'alliance anti-Ottomane : dans ce but, Mathias Corvin installa Vlad Tepes en
Transylvanie, près de Cluj, et lui versa une pension de 200 florins. Dracula y
resta jusqu'à la fin de l'année suivante, car le roi de Hongrie hésitait à
lui rendre le trône de Valachie : en effet, le prince Basarab III Laiotà
(1473-1474, 1475-1476) avait fait sa paix avec Mathias et se trouvait en bonnes
relations avec les Saxons, tout en payant tribut aux Turcs. Dans l'attente d'un
moment favorable pour réaliser ses plans, Dracula reprit du service dans l'armée
hongroise.
Voici pourquoi ses premiers faits d'armes
depuis qu'il avait retrouvé la liberté, Vlad les accomplit dans la campagne
d'hiver de Mathias Corvin contre Sabac (janvier-février 1476). La lettre du
nonce, le minorite Gabriele Rangoni, évêque d'Erlau (Eger), adressée au pape
le 7 mars 1476 contient des détails vivants sur l'attaque et la conquête de
Srebrnica, de Kuslat et de Zwornik.
La réplique de Mahomet II ne se fit pas
attendre. A la tête d'une forte armée, le sultan entrait en campagne contre la
Moldavie au mois de mai 1476. L'action du sultan devait se conjuguer avec celle
des Tatars de Crimée et des Valaques de Basarab III. Face à ce déploiement de
forces, la Moldavie se trouva seule. En vain Venise enjoignit à son ambassaseur
à Bude de tout mettre en oeuvre afin de déterminer le roi de Hongrie à se
porter sans retard à la rescousse d'Etienne le Grand. L'armée massée en
Transylvanie sous les ordres du voďévode de cette province, Etienne Bathory,
et de Vlad Tepes, forte de trente mille hommes, arriva trop tard en Moldavie
pour empêcher la défaite du prince moldave le 26 juillet 1476 à Valea Albà
(Razboieni). Néanmoins les troupes hongroises et transylvaines contribuèrent
à l'élimination des Turcs dispersés à travers le pays, et le chroniqueur
autrichien Jacob Unrest attribue à "Trackhel Weyda" une victoire
remportée sur le Siret vers le 15 juillet.
La campagne pour l'installation de Vlad sur le
trône de Valachie eut lieu la même année, en octobre-novembre. Comme gage de
ses bonnes intentions à l'égard des Saxons de Transylvanie, Dracula confirmait
le 7 octobre 1476 aux bourgeois de Brasov la liberté totale de leur commerce en
Valachie, en renonçant au droit d'étape et de dépôt, qu'il appelle, en
slavon, skala, du latin scala "escale". Après un siège de plusieurs
jours, Vlad occupa Târgoviste, la capitale valaque, d'oů il annonça, le 8
novembre, sa victoire sur Basarab III. Bucarest, la deuxième capitale, fut
occupée le 16 du même mois. Le 4 décembre, de Bude, Mathias Corvin faisait
savoir à Gabriele Rangoni, légat papal et évêque d'Erlau (Eger), la victoire
de "ses capitaines", Dracula et Etienne Bathory.
Cependant, ce troisième règne de Vlad allait
finir tragiquement. Vers Noël, Bassarab III revint avec l'aide des beys turcs
du Danube, et, dans la bataille qui s'ensuivit, Dracula fut "taillé en pièces",
selon les dires d'un contemporain, et sa tête fut portée à Mahomet II. La
garde de deux cents hommes, laissée par Etienne le Grand pour la protection
personnelle de Vlad, fut décimée -seule une dizaine de soldats en réchappèrent-,
mais les pertes totales durent être plus importantes (quatre mille hommes,
d'après Leonardo Botta, l'envoyé du duc de Milan à Venise).
On ne connaît pas le tombeau de Vlad. La
tradition veut qu'il ait été enseveli au couvent de Snagov situé dans une île
au beau milieu d'un lac proche de Bucarest. Au siècle dernier, les moines
montraient encore aux visiteurs une pierre tombale, dont l'inscription était
complètement effacée. Cette pierre, encastrée dans le dallage de l'église,
se trouve encore aujourd'hui devant les portes royales de l'iconostase. Les
moines de Snagov ajoutaient qu'on l'avait placée là afin qu'elle fût foulée
aux pieds par les célébrants au cours des offices. L'âme pècheresse du défunt
trouvait ainsi quelque allègement aux peines éternelles auxquelles elle était
condamnée.